Dans la série des mauvaises nouvelles qui s’abattent depuis quelques
semaines sur l’opposition syrienne, celle-ci a été la plus cruelle. Le
16 novembre, l’une des figures les plus charismatiques de
l’insurrection, Abdel Kader Saleh, commandant de la Liwa (« brigade »)
Al-Tawhid, maître d’œuvre de la prise des quartiers est et sud d’Alep,
en juillet 2012, est mort dans un hôpital turc. Il y avait été transféré
deux jours plus tôt, après avoir été touché dans le bombardement d’une base où il tenait une réunion secrète avec ses principaux adjoints.
L’attaque, probablement facilitée par une trahison, avait coûté
la vie au chef des renseignements de la brigade, Youssef Al-Abbas, et
blessé son responsable politique,
Abdel Aziz Salameh. C’est lui qui a annoncé le décès, à 33 ans, du
héros des révolutionnaires d’Alep, enterré à Marea, sa ville natale, non
loin de la frontière turque. « C’était un meneur d’hommes, très apprécié sur le terrain, raconte Sinan Hatahet, un militant révolutionnaire installé à Istanbul. C’était aussi un démocrate, islamiste certes, mais modéré, qui parlait souvent de la nécessité de respecter le droit des minorités. Une qualité qui devient malheureusement rare », ajoute-t-il, dans une allusion à la montée en puissance des groupes djihadistes, comme l’Armée islamique, avec laquelle Abdel Kader Saleh entretenait des relations tendues.
Son insistance à se porter sur le front, son sang-froid dans les combats et le large sourire dont il ne se départissait jamais avaient contribué à sa popularité. Celle-ci avait été alimentée aussi par une série de reportages d’Al-Jazira, la chaîne du Qatar,
l’un des sponsors les plus entreprenants du soulèvement syrien, qui a
probablement été le bailleur de fonds de la Liwa Al-Tawhid. C’est depuis
Doha, où il a rencontré le premier ministre qatari, qu’Ahmed Jarba, le
chef de la Coalition nationale syrienne (CNS), a salué la mémoire du
martyr, qui avait pourtant pris ses distances avec cette formation. UNE LIGNE ISLAMISTE CENTRISTE
Le visage mangé par une grosse barbe noire, Saleh était connu sous le
sobriquet de Hajja Marea. Un surnom féminin qu’il avait choisi au début
de la révolution pour communiquer sur Skype sans se fairerepérer
par les indics du régime. A l’époque, il n’était qu’un marchand de
céréales de l’arrière-pays alépin, un représentant de cette classe
moyenne sunnite et conservatrice, en butte au mépris et à la
surveillance du pouvoir.
Contrairement à certains de ses futurs compagnons d’armes, comme Hassan
Aboud, le chef de la brigade Ahrar Al-Sham, et Zahran Alloush, le
patron de l’Armée de l’islam, Saleh n’avait pas connu les geôles du régime. Au lieu de partir en Irak pour y lutter contre l’occupant américain, il avait voyagé au Bangladesh, où il s’était initié au Tabligh, un courant islamiste piétiste.
Pour financer la création de sa Liwa,
en juillet 2012, il aurait vendu une grande partie de ses biens. Bien
que certains groupes armés, placés en théorie sous sa tutelle, aient été
accusés de piller des usines d’Alep et de vendre leur butin en Turquie,
son aura n’en avait pas souffert. Celle-ci avait encore grandi, au
début de l’été, quand il s’était porté au secours des défenseurs de
Qoussair, un bastion rebelle proche du Liban sur le point de tomber aux mains des loyalistes.
Ces derniers mois, son énergie était surtout employée à contenir
les ambitions de l’Armée islamique, qui cherche à s’imposer comme la
principale force combattante au nord du pays. Pour les tenants d’une
ligne islamiste modérée, sa disparition, qui survient après la démission
du général Abdel Jaber Al-Oqeïdi, chef du conseil militaire d’Alep,
constitue une lourde perte. http://www.lemonde.fr/international/article/2013/11/27/la-mort-du-heros-de-la-bataille-d-alep_3521022_3210.html