Paranoïa à Bamako : "Ils ont été dénoncés à cause de leur 'look islamiste'"
Des individus, dénoncés
par la population comme des islamistes, sont embarqués par la police de
Bamako. Capture d'écran de la vidéo de l'arrestation envoyée par notre
Observateur.
Pendant que l’armée malienne et les
forces françaises affrontent dans le nord du pays les groupes
djihadistes armés qui contrôlent la région depuis le printemps, à
Bamako, la paranoïa gagne les habitants. Et ceux qui ressemblent de
près ou de loin à des islamistes sont immédiatement dénoncés aux
autorités.
À Bamako, un groupe d’hommes suspecté
par la population de fomenter un attentat terroriste a été arrêté par
les gendarmes dans une mosquée. Sur la vidéo de leur interpellation, des
habitants crient : "Exécutez-les !", "Ce sont des mécréants !" et se
félicitent de cette "bonne pêche", sans aucune preuve de leur
culpabilité.
La vidéo a été réalisée par notre
Observateur à partir de son téléphone portable juste après l’arrivée des
gendarmes sur place, lundi 14 janvier. La scène se déroule dans le
quartier de Village CAN-2002, situé à l’ouest de la capitale malienne.
Les 13 individus, vêtus de tenues
traditionnelles d’Asie centrale et portant pour certains la barbe, ont
été interpellés après une dénonciation faite à la gendarmerie par un
habitant. Ce dernier affirmait avoir vu de sa fenêtre les hommes entrer
dans la mosquée munis d’armes de poing, précisant qu’ils avaient sorti
les armes d’un corbillard devant la mosquée. Une version qui a
rapidement été écartée par les forces de l’ordre. Contacté par FRANCE
24, un gendarme suivant l’enquête a affirmé qu’aucune arme n’avait été
retrouvée sur ces hommes, ni dans la mosquée. Ils appartiennent à la
secte islamiste Dawa et étaient venus à Bamako pour assister à un
rassemblement de leur mouvement dans la mosquée Markaz. Tous sont
originaires d’autres villes et ont été hébergés dans la mosquée du
quartier Village CAN-2002. Le groupe d’hommes a été relâché le 16
janvier, faute de preuves.
D’autres interpellations similaires
ont été signalées par plusieurs de nos Observateurs à Bamako qui
confirment la multiplication des contrôles de tout individu déclaré
suspect par les habitants, notamment dans les mosquées.
La Dawa
est une confrérie islamique autorisée au Mali. Elle a vu le jour dans
le courant des années 1990. Ses membres se réclament d’un islam modéré
et affirment ne pas avoir de vocation djihadiste. Iyad Ag Ghali -
l’actuel chef d'Ansar Dine, l'un des groupes armés qui se bat
actuellement contre les forces maliennes et françaises dans le nord du
Mali -, a été membre de la secte Dawa avant de fonder son groupe
islamiste radical qui s'est allié à Al-Qaïda au Maghreb islamique
(Aqmi).
En septembre dernier, 16 membres mauritaniens de cette secte ont été assassinés dans des circonstances non déterminées par l’armée malienne.
"Les personnes que nous avons vues ressemblaient à des islamistes"
Seybou est l’auteur de la vidéo. Il a préféré conserver l’anonymat.
J’étais près du quartier lorsque j’ai entendu un brouhaha
assourdissant. Il devait y avoir une centaine de personnes qui se
pressaient pour voir ce qu’il se passait. Une passante m’a dit qu’un
rassemblement suspect d’islamistes avait eu lieu et qu’ils avaient été
dénoncés. J’ai décidé de filmer la scène pour montrer ça à mes amis.
Certains ont commencé à crier [en bambara, la langue nationale du
Mali] qu’il fallait les exécuter, d’autres voulaient s’en prendre à eux
mais les gendarmes nous ont dit de rester calmes [d’après le gendarme
contacté, toute dénonciation fait l’objet d’une interpellation à Bamako,
permettant à la fois de ficher les individus "gênants" mais aussi de
protéger les suspects d’une population qui pourrait vouloir se faire
justice elle-même, NDLR].
"On a peur que des islamistes soient déjà là en éclaireur à Bamako"
Les personnes qu’on a vues ressemblaient à des islamistes : elles
arboraient un look qu’on associe ici aux Mauritaniens [la gendarmerie
évoque une tenue "pakistanaise", NDLR], leurs vêtements étaient amples,
ils portaient des foulards sur la tête et avaient une longue barbe. La
population a été prise de panique car ces hommes n’avaient jamais été
identifiés dans le quartier et que leur apparence dénotait avec les
codes habituels. Du coup, les gens font immédiatement un rapprochement
avec les groupes islamistes qui sévissent dans le Nord.
Les gens ont très peur et ils sont sur leur garde depuis que l’état
d’urgence a été déclaré [lors de cette annonce, le 12 janvier, le
président de la transition, Dioncounda Traoré, a appelé à la "mobilisation générale"
des Maliens]. Ils essaient aussi de travailler avec la police pour
dénoncer toute personne qui a une activité anormale, qui reste trop
longtemps au téléphone en parlant une langue qui n’est ni le bambara ni
le français. On a peur que les islamistes soient déjà à Bamako en
éclaireur et qu’ils se mêlent à la population pour donner des
informations à leur chef.
"Aucun membre de la secte Dawa n’a jamais été impliqué dans un attentat au Mali"
Abdoulaye
Tamboura est chercheur en géopolitique, spécialiste de l'Afrique
subsaharienne. Il termine une thèse sur "Le conflit touareg et ses
enjeux géopolitiques au Mali" auprès de l’Institut français de
géopolitique (IFG) et a travaillé sur la secte Dawa dans ce cadre.
Dawa est une secte radicale, non violente dans ses principes, qui
n’a rien à voir avec des mouvements extrémistes. Elle est originaire du
Pakistan, où elle est proche de Lashkar-e-Taiba, un mouvement islamiste
armé anti-américain. Elle est apparue il y une vingtaine d’années au
Mali et est implantée dans le sud comme dans le nord du pays.
Son objectif est de convertir à son idéologie le maximum de fidèles
["da’wa" signifie "invitation" en arabe] en finançant la construction
de mosquées et en aidant à la création d’entreprises. Ses membres sont
suivis par les services secrets maliens car ils s’adonnent à un
prosélytisme important auprès de la population.
Pour l’heure, il n’y a jamais eu aucune preuve de leur implication
dans des attentats au Mali, et même aucun d'eux n’a jamais été arrêté
pour avoir planifié une attaque. Ils sont suspects car beaucoup d’entre
eux viennent de Mauritanie. [la plupart des membres du Mouvement pour
l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) sont mauritaniens, dont l'un de ses leaders, ce qui crée un amalgame entre Mauritaniens et islamistes, NDLR].
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